Une courte évocation de l'histoire de la Bossa Nova

"Une musique dans son contexte socio-politique"

"En Portugais, Bossa veut dire bosse ou protubérance et le cerveau humain a ces protubérances, ces bosses dans la tête. Ces convexités correspondent aux concavités de matière grise dans le cerveau. Ainsi, si un type a une aptitude pour quelque chose, c'est littéralement une bosse au cerveau. Dire qu'il a une Bossa pour la guitare signifierait qu'il est très doué pour la guitare. Il a un don pour quelque chose, un talent naturel, la Bossa Nova était donc un nouveau talent. J'ai été le premier à écrire sur la Bossa Nova, sur la couverture d'un album de Joao Gilberto, j'ai utilisé "Bahiana Bossa Nova". Cette expression se traduirait comme "Le nouveau talent de Bahia" pour faire référence à la ville d'où vient Joao Gilberto".
Ainsi s'exprime en 1989 Antonio Carlos Jobim. Il définit à sa manière l'expression Bossa Nova. Il a d'ailleurs toute la légitimité pour le faire puisqu'il est un des initiateurs de ce courant musical. On traduit également Bossa Nova par nouveau truc ou par nouvelle vague. D'ailleurs, une des plus célèbres compositions de Jobim se nomme "la vague" (Wave). Cette vague symbolise le balancement mélancolique, caractéristique de la Bossa Nova et elle en illustre l'avant-gardisme.

Ces mélodies Brésiliennes nous sont devenues familières mais il ne faut pas oublier à quel point elles furent reçues comme une véritable révolution, dérangeantes tant elles étaient inhabituelles dans leur construction.
Cette nouvelle vague musicale et notre nouvelle vague cinématographique sont contemporaines. C'est en 1957, dans un article de Françoise Giroud publié par l'Express, que ce terme est employé pour la première fois. Il vise une nouvelle façon de produire, tourner, diriger et jouer un film. Ses figures emblématiques, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Eric Rohmer ou François Truffaut sont fascinées par le cinéma Américain et rejettent un cinéma Français conventionnel et vieillot. Leurs films représentent une véritable rupture esthétique.
C'est aussi le temps heureux de l'après-guerre. Le nazisme a été vaincu, le boom économique a remplacé la pénurie et les familles découvrent avec ravissement les "bienfaits" du progrès comme le chante avec humour Boris Vian.

C'est l'époque où les poètes ambitionnent de changer le monde.

       

De l'autre côté de l'atlantique, le Bresil vit une période faste. Le président Kubitschek est arrivé au pouvoir en 1956 avec le soutien du Parti Social Démocrate et du Parti des Travailleurs. Il a pour objectif de faire progresser le pays de 50 ans en 5 ans. Il entretient d'excellentes relations avec les Etats-Unis dans un contexte d'industrialisation massive qui lui sera ensuite reproché, une part trop belle ayant été faites aux multi-nationales Américaines. La Bossa Nova est le fruit de cette tranquilité politique, au moins apparente, et du bouillonnement culturel ambiant.

Elle est née de la rencontre de deux hommes : Vinicius Da Cruz De Melo Neto De Moraes et Antonio Carlos Brasileiro De Almeida Jobim. Vinicius De Moraes est né en 1913, il poursuit une double carrière de poète et de diplomate. En 1947, il devient vice-consul du Bresil à Los Angeles, troublante coïncidence quand on connait les liens profonds qui unissent  la Bossa Nova et le Jazz. Il part ensuite vivre à Paris où il occupe le poste de second secrétaire à l'Unesco.

A l'occasion des ses fréquents retours au pays, il se lie d'amitié avec un jeune compositeur, Antonio Carlos Jobim. De 14 ans son cadet, Jobim est issu d'une famille aisée de Rio. Après des études d'architecture, il se consacre à la musique et à son instrument, le piano.

Vinicius De Moraes vient d'écrire une pièce de théâtre "Orfeu Da Conceiçao", il propose à Jobim d'en composer la musique. Ainsi naît une collaboration qui va engendrer des dizaines de chansons qui ont aujourd'hui leur place dans le patrimoine mondial de la musique.

Vinicius et Tom (le surnom de Jobim) passent des heures à refaire le monde, accoudés au comptoir du "Café Veloso". Chaque soir, Helo Pinheiro, une jolie jeune fille brune aux yeux verts rentre de la plage et passe devant les deux artistes. Ils vont en faire une chanson, "Garota De Ipanema".

Olha que coisa mais linda, mais cheia de graça                    E ela menina que vem que passa
Regarde, quelle chose plus belle, plus remplie de grâce        Que cette jeune fille qui vient et qui passe

Num doce balanço, caminho do mar                                   Moça do corpo dourado do sol de Ipanema
Dans son doux balancement, sur le chemin de la mer          Jeune fille au corps doré par le soleil d'Ipanema

O seu balançado e mais que um poema                              E a coisa mas linda que eu ja vi passar ...
Son balancement est plus qu'un poème                             C'est la chose la plus belle que j'ai vu passer ...


Vinicius De Moraes & Helo Pinheiro

Cet enregistrement est un véritable coup de tonnerre. Les tenants de la musique géométrique comme les appellait le critique André Francis n'y trouvent pas leur compte.

Pour les uns, la Samba, musique vénérée, est souillée. Pour les autres, le Jazz perd son âme en se métissant. En fait, ni les uns ni les autres n'ont compris que la Bossa Nova est justement une musique métisse, enfant de la Samba et du Jazz, dont les lointaines raçines africaines sont les mêmes. Celui qui chante cette mélodie inoubliable, accompagné par Stan Getz, c'est Joao Prado Pereira de Oliveira Gilberto, le troisième larron de la Bossa Nova. La rencontre des chansons de Vinicius De Moraes et de Tom Jobim avec la voix et la guitare de Joao Gilberto a donné une touche finale au style "Bossa Nova". Sa façon très syncopée de jouer de la guitare en pinçant les cordes en une multitude d'accords était si nouvelle et si difficile qu'au début, il était le seul à pouvoir jouer ce rythme. Sa voix subtile, en parfaite harmonie avec l'instrument, donne l'impression qu'il murmure une confidence à l'oreille de l'auditeur.

Nous connaissons mal la musique Bresilienne que nous réduisons aux rythmes lancinants qui accompagnent les défilés de carnaval. Souvent, nous disons Samba alors que nous entendons de la Bossa Nova. Deux raisons à celà :
- La première tient aux musiciens eux-mêmes qui empoient le mot Samba dans leurs chansons ("Samba Da Bençao" de Vinicius De Moraes, "Samba De Uma Nota So" de Tom Jobim ou "Samba Da Minha Terra" de Joao Gilberto).
- La seconde est héritée du film Orfeu Negro. Il s'agit de la pièce de théâtre "Orfeu Da Conceiçao" de Vinicius De Moraes, adaptée pour le cinéma par Marcel Camus et tournée à Rio. La musique est signée par Vinicius et Luis Bonfa.

Dans le film, nous voyons la Samba, celle du carnaval, mais nous entendons aussi la Bossa Nova comme "A Felicidade", par exemple.

Tristeza a nao tem fim, felicidade sim                                A felicidade é como a pluma
La tristesse n'a pas de fin, le bonheur si                             Le bonheur est comme une plume

Que o vento vai lebando pelo ar                                         Voa tao leve, mas tem a vida breve
Que le vent emporte dans l'air                                           Elle vole si légère, mais elle a la vie si brève

La Bossa Nova n'est plus seulement une musique Brésilienne, le monde se l'est appropriée.

       

Vinicius De Moraes disait "la vie, c'est l'art des rencontres". Rencontres entre les êtres humains, les expériences et les cultures. Je voudrais évoquer deux de ces rencontres, l'une avec le Jazz, l'autre avec la culture Française.

Jazz et Bossa Nova, la rencontre s'effectua à la fin des années 50 à l'occasion de plusieurs tournées de Jazzmen Américains au brésil. Parmi eux, les trompettistes Kenny Dorham et Roy Eldridge, les saxophonistes Coleman Hawkins et Zoot Sims et le guitariste Charlie Byrd. Ce dernier rapporta un disque de Joao Gilberto qu'il fit écouter à Stan Getz. Ce fut le déclic qui aboutit, en 1964, à l'enregistrement du disque emblématique de cette période, l'album Getz / Gilberto. Depuis, c'est une longue histoire d'amour et de création qui perdure. Aujourd'hui encore, les musiciens de Jazz trouvent une de leurs  sources d'inspiration dans la Bossa Nova.

Entre la Bossa Nova et la musique Française, c'est une autre histoire d'amour. Certes, le film de Marcel Camus avait ouvert la voie mais c'est un jeune artiste de Saint Germain des Près, Pierre Barouh qui a importé la Bossa Nova en France au début des année 60. Eternel dilettante et génial autodidacte, Pierre Barouh se rend au brésil et se lie d'amitié avec le guitariste Baden Powell. Il travaille avec lui à l'adaptation Française de chansons Brésiliennes, en particulier "Samba Da Bençao" de Vinicius et Baden, qui devient "Samba Saravah". Il la fait entendre à Claude Lelouch qui décide aussitôt de l'intégrer dans son film "Un homme et une femme".

Jean-Louis Trintignant - Anouk Aimée - Pierre Barouh - Claude Lelouch

Pierre Barouh qui joue dans le film en a, par ailleurs, écrit la chanson titre. C'est grâce à ce succès et à celui d'une autre de ses chansons "la bicyclette", popularisée par Yves Montant, que Pierre Barouh fonde sa propre maison de disques, "Saravah" (ce terme d'origine Africaine signifie hommage). Pierre Barouh permet à des gens aussi différents que Pierre Louki et Jean-Roger Caussimont d'enregistrer. Il révèle aussi des talents naissants : Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, David McNeil, Areski Belkacem ou plus récemment Françoise Kucheida et Bia. En 1969, il réalise en trois jours un documentaire qui reste, à ce jour, le témoignage le plus authentique sur la Bossa Nova.

Pour caractériser son label "Saravah", il a choisi cette phrase de Jean Cocteau, "Ou l'on soigne trop sa besogne, ou l'on ne la soigne pas assez. Rarement, on trouve l'entre-deux qui boite avec grâce".

C'est peut-être çà la Bossa Nova, une musique qui boite avec grâce.

Pierre Barouh disait "Je passe ma vie comme une gomme". Malheureusement, il nous a quitté le 28 décembre 2016, à l'âge de 82 ans.

D'autres artistes Français ont adapté avec respect et bonheur les chansons Brésiliennes. En particulier, Claude Nougaro chez qui "Berimbau" de Vinicius De Moraes est devenu "Bidonville" et "O Que Sera" de Chico Buarque, "Tu verras, tu verras". Il y a aussi Georges Moustaki, amoureux du brésil et traducteur fidèle de nombreuses chansons (Aguas de Março de Tom Jobim, par exemple). Enfin, pour l'anecdote, Henri Salvador prétend avoir inventé la Bossa Nova avec sa chanson "Dans mon île", composée en 1957. Selon lui, Tom Jobim aurait eu l'idée de ralentir le tempo de la Samba après avoir vu le film Italien pour lequel il avait écrit la chanson, donnant ainsi naissance à la Bossa Nova. Cette assertion n’a jamais été vérifiée !


A noter enfin, l'influence de la musique classique dans l'inspiration de Tom Jobim. "Insensatez", par exemple, reprend le thème du prélude n°4 Op. 28 de Chopin.         

       

       

Au milieu des années 60, la Bossa Nova, au sens de mouvement musical innovant et influent, est à son apogée. Mais la situation intérieure et internationale change. Au brésil, le 31 mars 1964, les militaires renversent le gouvernement  du président Joao Goulart. Les généraux qui dirigent le coup d'état annoncent qu'ils ne resteront au pouvoir qu'un an, le temps de réorganiser le pays. En réalité, la dictature durera 21 ans.                          

Par ailleurs, le monde bouge, en 1968, la société occidentale est à feu et à sang. Pendant cette période, le brésil va vivre une nouvelle révolution musicale avec le Tropicalisme. Ce mouvement est né de la créativité de  jeunes artistes dont les leaders sont Gilberto Gil et Caetano Veloso. Ce dernier explique : "Le Tropicalisme a décidé, en hommage à la force révolutionnaire de la Bossa Nova, de faire le contraire de ce qu'elle avait fait, de la prendre à l'envers". La Bossa Nova est supplantée par la musique de ces artistes, politiquement engagées, épris de contre-culture et de Pop Art, qui puisent leur inspiration dans le psychédélisme et la Pop Music, mais aussi dans le carnaval de rue de Bahia. Le texte de la chanson "Influencia Do Jazz" de Carlos Lyra illustre parfaitement l'état d'esprit  des Tropicalistes.

Pobre Samba meu, foi se misturando                                             Se modernizando et se perdeu
Ma pauvre Samba, tu te mélanges                                                Tu te modernises et tu te perds

E acaba morendo, esta quase morendo nao percebeu                       Influencia do Jazz 
Tu es presque morte, tu es complètement morte                             C'est l'influence du Jazz 

 

       

Cette chanson marque symboliquement la fin de la Bossa Nova au sens de mouvement musical d'avant garde. Heureusement, elle est toujours vivante et devenue universelle. De nombreux musiciens continuent de se nourrir de sa complexité rythmique et de ses harmonies sophistiquées. C'est le cas de la chanteuse Norvégienne Hilde Hefte qui a rendu hommage à la Bossa avec un excellent album "Hildes BossaHefte", avec en particulier une très belle reprise de Chega De Saudade (Nok Tristesse). La chanteuse et pianiste Eliane Elias perpétue elle aussi la tradition. Les Tropicalistes eux-mêmes se sont assagis. Caetano Veloso est un artiste "installé" et Gilberto Gil a été, pendant plusieurs années, le ministre de la culture du président Lulla Da Silva.

La musique Brésilienne, qu'elle que soit sa forme, vient du cœur et touche profondément l'âme humaine. Elle en reflète toutes les facettes, la joie comme la mélancolie. C'est cette dernière, la "Saudade", tristesse typiquement Brésilienne que l'on peut traduire par "vague à l'âme", qui donne sa couleur si particulière à la Bossa Nova.

 

La Bossa Nova est une atmosphère poétique, enfant de la Samba
et du Jazz, devenue elle-même mère de la musique.

Retour à l'accueil